Mpore et le suivi psychosocial des enfants survivants du génocide des Tutsi rwandais

Par Tite Muyfreya[8]

Un génocide ce n’est pas une guerre. C’est une décision politique d’un État d’exterminer une partie de sa population, en l’occurrence, une minorité vouée à disparaître. Dans le cas du Rwanda, tous les Tutsi avaient été condamnés à mort, enfants comme adultes. Plus d’un million de personnes, dont beaucoup d’enfants, y ont été massacrées dans des conditions atroces.

Les listes des Tutsi avaient été réalisées par quartier et les quartiers bouclés par des barrières.

Quand le pouvoir déclencha le génocide, les Tutsi furent attaqués à l’arme blanche par leurs voisins. Ceux qui ont pu s’échapper de leur quartier furent dirigés et regroupés dans les églises et les écoles par la police et les autorités communales sous prétexte d’assurer leur protection.C’est là que se trouvent aujourd’hui les principaux lieux du génocide.

Ainsi, cinq mille personnes ont péri dans l’église de Nyamata, presque autant dans celle de Ntarama à une dizaine de kilomètres de Nyamata.

Et ceux qui ont pu s’échapper étaient pourchassés avec des chiens à travers les bananeraies et les buissons. Rien n’était laissé au hasard. Il fallait respecter un rituel : les miliciens s’habillaient de feuilles de bananiers, rythmaient la chasse avec des chansons et des coups de sifflets. Il s’agissait bel et bien de la traque du gibier.

Les massacres ont été banalisés à un tel point que tout cela se déroulait durant les heures de bureau. Ils étaient programmés entre huit et dix sept heures. Le matin les miliciens partaient « au travail » et le soir ils se retrouvaient en famille pour partager le repas du soir comme après une journée normale de labeur.

Les récits des enfants rescapés ont de quoi faire chanceler. Ils font peur, Ils font douter de l’humanité.

Niés comme êtres humains, les enfants tutsi ont également été niés comme être souffrants ainsi que l’attestent les récits des survivants. Ils ont été tués à petit feu. Découpés, laissés agonisants, enterrés vivants. Les parents étaient torturés, mutilés, violés devant les enfants avant d’être achevés ou l’inverse.

Ce génocide n’a pas été perpétré par des « experts » mais par les voisins, les amis d’hier, les collègues de travail des parents, toujours par des personnes connues.

Les séquelles des violences subies et vécues n’en sont que plus importantes.

Marginalisés comme leurs parents, limités dans l’accès aux droits fondamentaux tels l’enseignement, ils n’étaient pas des citoyens à part entière sous le régime du président Habyarimana.

Les enfants rescapés du génocide portent dans leur mémoire les traces vivaces d’une violence sans précédent. Ils ont été pourchassés pendant trois mois, nombre d’entre eux ont été mutilés et portent encore les marques des mutilations subies. Les viols ont été massifs et organisés pour détruire, humilier et casser tout lien et tout sentiment d’appartenance à la race humaine.

Le 4 mai 2005 Mpore a organisé, avec des enfants rescapés, une journée de commémoration du génocide des tutsi. A cette occasion les enfants ont livré des témoignages à travers des poèmes, des chansons et des récits. Nous vous reprenons ci-après le témoignage d’une participante qui avait 6 ans en 1994.

Témoignage de N.

Cela devait être fin février. Nous étions à la maison, mes sœurs, ma mère, mes cousins, les domestiques et moi. C’était en plein jour, et pourtant, si mes souvenirs sont bons, les rideaux étaient clos. Nous étions tous dans le salon, et on attendait quelque chose, je ne savais pas trop quoi. D’après ma sœur aînée, la maison était encerclée par un attroupement de voisins armés de massues et autres instruments de mort. Ils en voulaient à mon père, mais ce dernier n’était déjà plus là. Après, nous avons entendu une explosion. On a dit que c’était une bombe lacrymogène lâchée par un avion de l’Onu afin de disperser cet attroupement. A cette déflagration, je pense être tombée dans les pommes. Pendant quelques jours, nous n’avons plus passé les nuits à la maison. Nous dormions chez des voisins, des amis ; cela avait un aspect de vacances.

Je devais avoir 6 ans et je ne comprenais pas. Mes souvenirs, à partir de ce moment ne m’ont plus vraiment appartenu car c’est un mélange de ce que j’ai pu voir, entendre et aussi, comprendre à travers les attitudes des différentes personnes que j’ai rencontrées. Il y a aussi le poids des années qui ont suivi. Mes souvenirs sont comme un grand puzzle auquel je trouve les pièces manquantes au fil des années.

Un beau jour, nous sommes partis de la maison nos valises à la main. On aurait dit un départ en vacances. Un ami nommé A. (hutu) a pris pour nous des risques démesurés en acceptant de nous conduire dans sa coccinelle. Le quartier avait des allures de ville fantôme. Il n’y avait personne dans les rues. Le seul bruit audible provenait de l’église du quartier. En effet, tout le monde était allé à la messe des funérailles de Bucyana (le leader des interahamwes (miliciens hutu) qui résidait près de chez nous). Nous sommes donc partis vivre chez un ami pendant un mois ou deux. Nous trouvions cet endroit génial car il y avait plusieurs familles, donc beaucoup d’enfants avec qui jouer. Nos parents ne nous amenaient plus à l’école.

Quand les vacances de Pâques sont arrivées, nous avons quitté la ville pour aller à la campagne, chez la mère de L. ; l’homme qui nous logeait. Je découvrais la campagne, car aussi loin que je puisse me souvenir, c’était la première fois que j’y allais. Et puis, c’était spécial : chaque soir, les domestiques enterraient les vivres dans le sable, ainsi que les objets de valeur et puis, ils portaient sur le dos les plus jeunes et nous allions passer la nuit dans le bois tout proche. La nuit, on entendait les bruits des armes à feu. Chaque matin, on déterrait les vivres et on amenait paître les vaches comme si de rien n’était.

On a répété ce rituel pendant une petite semaine. Cela devenait de plus en plus périlleux, car la femme de L. allait bientôt accoucher. Un matin, en rentrant du bois, nous avons rencontré le bourgmestre de la commune. Il a ordonné que notre maman et nous quittions la commune pour aller à Gikongoro (notre préfecture d’origine). Nous avions jusqu’au lendemain pour vider les lieux. Alors, nous avons demandé à un campagnard de nous guider à travers la brousse jusqu’à la ville la plus proche, car nous devions éviter d’être vus par les paysans. Parfois, des gens armés de machettes nous tombaient dessus et nous demandaient de donner tous nos biens. Le campagnard nous a conduits malgré lui jusqu'à une barrière pleine de monde avant de rebrousser chemin. Seulement, dans l’heure qui avait suivi, le village avait été incendié y compris sa femme, ses enfants et toute la famille qui nous avait hébergés. Alors que nous nous apprêtions à continuer seuls, mais ma mère hésitant à avancer, un bienfaiteur du nom de B. (hutu) nous interpella et nous signala qu’avec une identité tutsi, passer cette barrière était impossible. Il lut le désespoir dans les yeux de ma mère et décida de prendre notre destin en main. Il veilla sur nous jusqu'à ce qu’on trouve un taxi qui accepte de nous prendre pour Butare : le taxi appartenait à son ami. En fait, à ce moment-là, les taximen refusaient de prendre le risque de se faire tuer pour avoir conduit des tutsi. Mais les routes à Butare étaient barricadées. Et donc le taxi nous a déposé à Save. Nous avons poursuivi à pied.

Le long des routes, il y avait des cadavres un peu partout. Aux barrières, on violait des femmes et on torturait des hommes. On aurait dit un sport collectif. Mais, vous savez, à cette époque, je n’avais jamais vu de cadavres, je ne savais pas que les gens s’entretuaient, j’avais juste du mal à comprendre pourquoi ces gens ne bougeaient plus, pourquoi d’autres couraient, ou encore pourquoi d’autres criaient. Et pourtant, je ne me posais aucune question, même pas celle de savoir où on allait. De temps à autre une bonne âme nous donnait un "lift" ou nous offrait un repas. Cependant, je me souviens d’une fois où on est arrivé à une barrière. Les miliciens voulaient de l’argent avant de nous tuer, mais ma mère n’en avait plus. Alors pendant que quelques-uns commençaient à nous dépouiller de nos habits avant de nous découper et de nous jeter dans la rivière toute proche, un d’entre eux a arrêté la voiture du nouveau préfet de Butare et nous a fait signe d’y embarquer. Nous avons couru vers la voiture pour supplier le préfet de  nous sauver. Après une longue supplication, il a finalement accepté de nous déposer à Butare. Là-bas, un ami du nom de Venant (hutu), très influant nous a accueillis pour un certain temps. Il logeait déjà une trentaine de tutsi réfugiés chez lui. Il payait régulièrement les miliciens pour protéger sa maison. Une fois là-bas, on a pris les habitudes de la maison : on dormait tout habillé (avec plusieurs couches si possible). A tout instant, on pouvait être réveillé pour partir, mais nous, on dormait quand même sur nos deux oreilles. On n’avait à se plaindre de rien, sauf qu’on ne pouvait pas aller dans le jardin.

Un jour, notre vœu a été exaucé et nous sommes sortis avec les autres enfants. Mais nous ne savions pas que nous n’allions pas revenir de si tôt. Nous avons été séparés de notre mère. Le soir même, nous nous sommes retrouvés dans un orphelinat appelé Terre des Hommes. Je m’en souviens, parce que ce soir-là, on a pu manger à notre faim. On nous a mis dans une pièce avec 2 enfants que nous ne connaissions pas. Pour dormir, nous avions 2 couvertures pour nous 6, même si certains d’entre nous étaient gravement malades.

C’était un grand orphelinat. Pour ne pas être reconnus, ma sœur aînée a changé de prénom. Nous avons rencontré des voisins, mais nous ne pouvions pas leur parler, car on n'était pas censé les connaître. Nous devions nous faire passer pour des hutu auprès de tous les paysans qui rôdaient autour du camp la nuit et qui étaient prêts à nous tuer. Le garde de nuit, lui aussi, ne jurait que par sa machette.

Un jour, plusieurs camions sont arrivés et nous sommes tous montés dedans. La plupart allaient au Zaïre et les autres au Burundi. Par chance, nous sommes tombés au Burundi. En effet, au Zaïre, les miliciens massacraient systématiquement tous les tutsi. Arrivés au Burundi, on nous a placés dans une usine désaffectée de papier toilette. Il n'y avait rien. Le premier jour, nous avons dû creuser des toilettes, mais le lendemain, elles étaient déjà remplies. Il n'y avait rien à manger non plus, alors on a dû arracher les maniocs qui n’étaient même pas mûrs. C’était la même chose tous les jours : creuser des toilettes, puis arracher les maniocs.

Heureusement, on n’y est pas resté longtemps car un de nos oncles qui avait fuit auparavant vers le Burundi, est venu nous chercher. Nous avons vécu chez notre tante au Burundi. On nous disait que le génocide était terminé. Ma sœur aînée pensait que maman était morte, mais elle ne nous le disait pas. Nous sommes restés 2 mois sans nouvelle. Au Burundi, nous avions fait la connaissance de Julie (une femme qui avait fui vers le Burundi) et quand elle est rentrée au pays, elle a rencontré notre mère. Celle-ci lui a dit qu’elle avait perdu ses enfants. Elle lui donna nos noms et après description, Julie a compris que c’était de nous qu’elle parlait, donc, on nous a rapatriés. Voilà comment nous avons retrouvé notre maman, notre pays et notre maison qui avait été incendiée. Après, la famille s’est élargie parce que nos cousins orphelins sont venus vivre avec nous.

C’est à ce moment-là que j’ai commencé à comprendre que plus rien n’était pareil, que des enfants avaient perdu leurs parents et que j’avais encore beaucoup à apprendre et surtout à comprendre.



[8] Tite Mugrefya est psychothérapeute et responsable de l'asbl Mpore qui signifie « relève-toi » en kinyarwanda. Mpore a été initié par MSF Belgique et récompensé par un Prix exceptionnel du Fonds en 2004. Rue d’Artois, 46 à 1000 Bruxelles – tél. : 02/513 25 79 – courriel : tmugrefya@hotmail.com