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Directeurs de recherche : Pourtois J.-P.; Desmet H.
Chercheurs : Demonty B.; Jouret D.; Université de Mons-Hainaut
Ces dernières années, l’immigration vers l’Europe semble liée à une nécessité pour les populations migrantes d’obtenir une protection internationale. Les motivations du départ sont diverses, mais toutes sont associées à la peur et à l’espoir d’une vie meilleure.
Les personnes, les familles qui vivent la migration sont affectées par le changement géographique et culturel qui intervient souvent de manière impromptue dans leur vie.
Dans une telle optique, il semble donc nécessaire de s’interroger sur divers points :
Pendant dix-huit mois, nous avons rencontré des personnes immigrées à différents stades de leur procédure et dans diverses structures d’hébergement. L’ensemble des données que nous avons récoltées nous donne des éléments de réponse à ces questions.
L’imaginaire migratoire correspond à des constructions psychiques individuelles et/ou collectives permettant d’anticiper la réalité, de remplir le vide de ce que sera la migration et notamment l’arrivée au pays d’accueil. Il contient aussi des attentes conscientes, issues des fantasmes individuels et culturels.
La Belgique, en tant qu’État démocratique, est idéalisée. Mais cette idéalisation peut entraîner deux conséquences. D’abord une période de « silence », pendant laquelle les personnes immigrées s’interdisent de critiquer le pays d’accueil, pour la raison que « c’est déjà mieux qu’avant ». Ensuite une période de critique amère, due à la chute de l’idéal.
La plupart des familles ont des difficultés d’investissement dans l’avenir. L’incertitude quant à l’évolution de leur procédure d’asile, l’attente anxieuse qui en découle amènent les individus à s’interdire de penser au lendemain.
L’environnement occupe une place importante. Certaines personnes projettent leurs affects sur l’environnement ou l’associent à leur situation d’attente, à leurs conditions de vie.
Les troubles du sommeil sont fréquents. Une forme de rumination mentale, liée à l’attente anxieuse, provoque des insomnies chez de nombreuses personnes.
La nostalgie du pays d’origine est présente chez la plupart des personnes. Certaines passent également par une phase de rejet du pays d’origine.
Les personnes ayant pris seules le chemin de l’exil éprouvent un profond sentiment de solitude, dû à l’éclatement du système familial. Celles qui ont vu mourir certains membres de leur famille doivent élaborer leur(s) deuil(s).
Le chagrin et la souffrance engendrés par cette désaffiliation sont souvent renforcés par un sentiment de culpabilité. De surcroît, la plupart de ces « personnes isolées » possèdent très peu, voire aucune information sur leur famille.
Dans le cadre d’une vie communautaire au sein d’une structure d’accueil, le besoin d’intimité devient une problématique majeure. Les membres d’une famille sont, le plus souvent, logés ensemble dans une même chambre. Il devient impossible de trouver une intimité satisfaisante.
Des difficultés d’éducation familiale apparaissent chez certaines familles primo-arrivantes[8].
L’hygiène : les structures d’accueil mettent à disposition des vêtements provenant, la plupart du temps, de dons. Porter les vêtements des autres peut constituer une atteinte à l’estime de soi personnelle et sociale, d’autant plus forte si le demandeur d’asile possédait, dans son pays, un certain capital culturel, économique et social.
Les problèmes de communication sont récurrents. Les personnes évoquent souvent un sentiment de honte de ne pouvoir s’exprimer, de devoir retourner sur les bancs d’école et d’avoir tant de mal à assimiler la langue nouvelle. Par ailleurs, elles évoquent le manque de confiance qu’elles ont en leurs interprètes.
La nourriture : les demandeurs d’asile ont une perception très négative de l’apport nutritif des aliments proposés par les structures d’accueil. La plupart regrettent de ne pouvoir cuisiner, ce qui leur permettrait de retrouver des repères culturels et sociaux importants. De plus, « être nourris » revêt pour certains une forme d'infantilisation.
Introduire une demande d’asile implique d’élire domicile. Dans la plupart des situations, le domicile élu est une structure d’accueil. Les personnes acceptent implicitement, en s’inscrivant dans une telle démarche, de se soumettre aux impositions, aux lois, aux règlements liés au nouveau lieu de vie. Bon nombre estiment que certaines règles vont à l’encontre de leur autonomie sociale et individuelle.
Pour les personnes qui viennent d’obtenir le droit d’asile, c’est un autre temps de désillusion. Elles se rendent compte que l’obtention des papiers n’est que le début d’un long cheminement : acquisition d’un logement, accès aux soins de santé, trouver un emploi.
Dans des situations de vie stressantes, le sentiment d’efficacité d'une personne peut servir comme ressource personnelle ou facteur de vulnérabilité, selon qu’il soit fort ou faible.
Les mécanismes de défense sont définis comme « des processus psychiques inconscients visant à réduire ou à annuler les effets désagréables des dangers réels ou imaginaires en remaniant les réalités interne et/ou externe et dont les manifestations – comportements, idées ou affects – peuvent être inconscients ou conscients ».
Le coping se réfère aux efforts cognitifs et comportementaux visant à maîtriser, réduire ou tolérer les éléments internes ou externes menaçant ou dépassant les ressources d’un individu.
Les croyances religieuses offrent plusieurs bénéfices aux personnes demandeuses d’asile. La religion est porteuse d’un récit culturel qui peut aider à donner du sens à la souffrance et à réinterpréter son vécu.
Les compétences interculturelles permettent aux personnes (et pas uniquement à celles issues de l’immigration) de faire face, de manière plus ou moins efficiente, à des situations complexes et difficiles engendrées par la multiplicité des référents culturels dans des contextes psychologiques, sociologiques, économiques et politiques inégalitaires.
Les liens familiaux sont essentiels. C’est dans l’intimité de leur famille que les individus retrouvent le mieux leurs racines, leurs coutumes, bref, leur identité socioculturelle première.
Nous pouvons aussi observer un fort investissement de la réussite scolaire des enfants, réussite qui apporterait, par procuration, des bénéfices identitaires à l’ensemble de la famille.
Les enfants deviennent souvent des tuteurs de résilience intrafamiliaux. Avoir des enfants signifie qu’une énergie doit être mobilisée pour eux, que le parent doit « tenir » pour eux. D’autre part, l’enfant possède des potentialités propres, qui permettront au parent de s’inscrire plus facilement dans la société d’accueil (capacités d’apprendre plus facilement la langue, de comprendre rapidement les codes culturels, etc.).
La possibilité de transmettre les valeurs familiales d’une génération à l’autre est un aspect essentiel de l’éducation familiale. Il s’agit de pouvoir éduquer au Bien/Bon, au Vrai et au Beau selon les conceptions en vigueur dans la communauté d’appartenance.
Le soutien social est primordial.
Participer à des associations, à des groupes de fait, à des asbl, etc. apporte des bénéfices sociaux et relationnels : considération sociale, acceptation sociale, création d’un réseau social et d’un capital social, ...
Certaines personnes évoquent la présence déterminante d’individus qui peuvent être considérées comme des tuteurs de résilience pour les demandeurs d’asile, qui ont pu les aider à donner du sens à leur vécu antérieur et présent.
L’inscription à une formation procure trois types de bénéfices : le capital social s’accroît et se diversifie, cela a un impact positif sur l’estime de soi et les formations pratiques offrent la possibilité à la personne demandeuse d’asile d’exposer ses compétences et d’obtenir ainsi davantage de considération sociale.
Avoir l’opportunité d’effectuer un travail procure de nombreux bénéfices, qu’ils soient sociaux, financiers, émotionnels ou symboliques.
Les activités de loisir et sportives donnent l’impression que le temps s’écoule plus vite, renforcent les liens et les solidarités et peuvent donc constituer des stratégies de coping.
Les structures d’accueil proposent des aides matérielles permettant de subvenir aux besoins physiologiques de base de chaque personne demandeuse d’asile. Certaines ressentent les dons de particuliers comme une forme d'acceptation de la part du peuple belge.
Bénéficier d’un logement assure une sécurité physique minimale : être à l’abri du froid, des agressions, etc.
Les personnes se rendent régulièrement au service médical, afin de bénéficier des soins de santé assurés par la structure d’accueil.[9]
Par plaisir, il faut entendre la réduction ou la suppression d’un état de tension interne, dont l’origine peut être intérieure ou extérieure au sujet.
Dans un environnement traumatisant, il semblerait que le plaisir soit davantage endogène (relations affectives, dépendances et toxicomanies, religiosité) qu’exogène.
Les structures proposent très souvent un mode d’accueil qui impose une promiscuité rendant difficile la différenciation des sexes et des générations. Les problématiques du voyeurisme et de l’exhibitionnisme peuvent s’ajouter à une sexualité qui intervient dans un contexte déjà compliqué.
La vie communautaire impose une série d’interdits et limite obligatoirement la liberté des individus. Certains demandeurs d’asile les perçoivent comme une entrave à leur autonomie sociale. D’autres éprouvent au contraire un important besoin de structures. Elles rationalisent à l'extrême : si le règlement impose une série de prescriptions, c'est que toutes ont une raison d'être et concourent à leur adaptation.
L’aide matérielle et psychosociale octroyée par les structures d’accueil est une aide précieuse et essentielle pour les demandeurs d’asile, mais ces structures sont limitées dans leurs actions par le poids d’un système essentiellement basé sur une logique de protection sociale. Or, cette conception de l’aide sociale a montré ses limites dans de nombreux domaines. Il s’agirait donc de passer des politiques « d’aides-charité » à des politiques « d’aides-dignité » et « d'aides-responsabilité », à travers le développement communautaire. En d’autres termes, il s’agirait de renforcer les croyances d’efficacité, favoriser l’affiliation aux groupes d’origine , créer des opportunités d’accomplissement personnel et collectif , favoriser l’inscription sociale, favoriser l’historicité et développer des politiques de promotion de la santé.
Ces différentes actions doivent partir des besoins des individus et donc être adaptées aux différents parcours, aux différentes conceptions culturelles, aux différents états émotionnels et physiologiques, etc. Elles doivent s'ancrer dans une auto-réflexivité des intervenants sociaux par rapport à leurs propres valeurs, cultures, représentations de l'autre et de soi. Elles doivent aussi considérer le demandeur d'asile comme le meilleur partenaire de son propre développement, en favorisant son autonomie dans le centre et à la sortie.
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